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Je retire le couteau de la plaie. Lentement.
Sa chemise blanche tout à l’heure reflète maintenant le néon de l’arrière salle du restaurant. La lame résiste, je dois forcer pour la retirer. Au fur et à mesure qu’elle sort, elle se recouvre de rouge, un rouge puissant, fascinant. Quand elle sort, enfin, elle semble s’étirer en gouttes qui viennent s’écraser doucement sur sa veste alors qu’un tapis rouge envahit progressivement le carrelage.
Je suis à genoux, mes deux jambes écartées autour de lui, ma tête juste au-dessus de la sienne.
Il est allongé de tout son long, sur son dos, les bras étendus autour de sa tête. Ses yeux sont ouverts ; il semble apaisé, presque. Cette expression sur son visage, ce regard paisible me sont familiers. Je les croisais presque tous les jours depuis très longtemps.
Je ne peux pas me lever. Je ne peux pas déplacer mon visage du sien. Je ne peux pas détacher mon regard du sien. Ma main gauche tien encore le couteau à l’envers. Je pose mes deux mains autour de son visage. Je rapproche mon visage du sien et reste là immobile, mes yeux fixés dans ses yeux.
Le temps passe, lentement, sans que je m’en rende compte. Tous les bruits sont estompés. Les brouhahas de la fête au-dessus de nous, le souffle d’air de l’aération, les vibrations légères de la tuyauterie. Je n’entends rien de tout ça. Je reste fixé dans ces yeux.
J’ai presque du mal à les regarder. Je regarde ce visage. Il est devenu beau. Sa bouche entrouverte laisse couler un mince filet de sang. Il glisse lentement tout le long de la joue pour rejoindre le tapis rouge. Il atteint lentement mes mains. Sa froideur me fait sursauter.
Tout à coup tout revient à moi : le bruit des néons, le carrelage froid de l’arrière salle au contact de mes mains, le sang poisseux, son odeur presque écoeurante, presque familière, les bruits de la fête étouffés par le mur, la tuyauterie qui court au plafond sur les murs. Je me relève d’un bond, la peur m’envahit, comme une injection, un poison qui raidit instantanément chaque muscle de mon corps. Et la réalité qui revient en pleine face est d’autant plus effrayante : il y a un corps à mes pieds et je tiens un couteau à la main qui s ‘égoutte encore, et dont chaque goutte vient s’écraser sur le carrelage dans un bruit horrible à supporter. Pourtant je reste accroché au couteau, comme s’il était fixé à jamais dans ma main.
Je recule lentement. Mon souffle augmente. Mes yeux se fixent sur sa blessure rouge, béante au niveau de son cœur.
Mes pas résonne dans cette pièce en une musique macabre. Je semble mourir de frayeur lorsque je touche le mur en pierres derrière moi. La peur laisse place à la panique. Et cette panique là est comme une maladie. Elle change une personne du tout au tout, la transforme. Elle fait des choses qu’elle n’aurait pas faites autrement. La panique me fait lâcher le couteau, brusquement, en un éclair. Le couteau tombe à mes pieds en un bruit métallique assourdissant.
Je regarde frénétiquement autour de moi, scrutant la pièce en un million de regards. Je ne remarque même pas le sang qui a éclaboussé mes chaussures et le bas de mon pantalon. Mes yeux se fixent sur l’escalier en face de moi. C’est une issue de secours, une échappatoire à cette réalité. Je m’élance vers elle. Je la rejoins en quelques enjambées et commence à monter les marches comme on échappe à un prédateur. Le bruit de ces vielles marches se mêle à celui de ma respiration, de plus en plus forte. La montée est interminable. L’escalier en colimaçon de semble plus finir.
Je fixe mes pieds qui dansent sur le métal à une cadence folle. Les marchent disparaissent d’un seul coup et je me retrouve devant une foule de gens ; ceux là que j’avais oublié me regardent tous à présent, ma respiration accélérée et mon air complètement paniqué.
Je reste là à les regarder en retour, sans pouvoir bouger, sans pouvoir dire un mot. Ils semblent tous me dévisager, me scruter, m’observer avec ce regard insistant qui me donne subitement envie de vomir. J’explore tous ces visages du regard, je cherche une aide, et mon regard se pose sur la porte en face de moi, à l’autre bout de la salle.
Pourtant je ne peux plus bouger. Tous les regards ont divergé mais je suis fixée au sol, ma main encore accrochée à la rampe. Je prends quelques grandes inspirations, lentement. La musique et le brouhaha des conversations sans intérêt couvrent le souffle. Avec prudence je lève une jambe que je pose un peu plus loin que la première et me mets doucement à marcher après avoir lâché la rampe.
Je marche prudemment, chaque pas appuyé, en regardant autour de moi, scrutant les visages, attrapant des bribes de conversations. Chacun de ces visages semble se retourner à mon passage, en me lançant un regard accusateur.
Je peux les entendre murmurer que je suis coupable, que je l’ai fait, que je vais payer. Je peux les voir suspendre leurs conversations à mon passage, leurs lèvres bouger comme pour accentuer absolument tout ce qu’ils me disent. C’est un écho insupportable qui se forme dans ma tête. Je sens que je vais vomir ; cela dure une éternité.
J’atteins enfin la porte. Je suis essoufflée à nouveau. Je pose ma main prudemment sur la poignée mais un son venant du fond de la salle me stoppe net. Un son métallique particulier, celui des marches que je venais de monter.
Avec l’horreur qui m’envahit, je me retourne pour essayer d’apercevoir qui est en train de descendre en bas, qui va avoir le macabre honneur de descendre en premier, avant que je m’enfuie le plus vite possible. Mais personne ne descend. En fait quelqu’un remonte les escaliers. Le rythme gagne en intensité.
J’attends le cri, la découverte. Mais le visage qui apparaît est loin d’être celui que j’attends : c’est son visage. Ce visage que je fixais, ces yeux dont je ne pouvais me détacher, ce sont les mêmes. Et je ne peux rien dire rien faire, je reste la main bloquée sur la poignée alors que ce visage se met à sourire, ces mains prennent un verre après avoir serré d’autres mains. Tout cela se fond dans la foule. Tout s’estompe dans les bruits des verres, des conversations.
Fermement j’ouvre la porte, sors et la referme derrière moi pour ne jamais la rouvrir.
©2006-2009 ~lunaticlines
:iconlunaticlines:

Author's Comments

J'ai tué quelqu'un...

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:iconfaeriesternn:
Très prenant comme texte
J'aime bcp :)
:iconln-dark:
Plus que prennant, j'avais les images dans la tete, cet absence de nomination du narrateur fait que l'on ne sais pas si l'on a à faire à un homme ou un femme, les descriptions limite cinematographiques, le detail qui tue...
J'ADORE, aller, :+fav:

Continue à faire des trucs comme ca, et on fait les photos qui vont avec ;)
d'ailleur, tu m'as deja donné des idées

--
私は神風の写真です。

This is my camera, there are many like it, but this one is mine !

my useless gallery ~> [link]
:iconcassiopee5:
Tres tres tres tres tres tres prenant.J'étais vraiment "à fond dedans" je voyais tout,j'étais à la place du tueur (tueuse??).EN fait,on pourrait en faire un court métrage,j'ai toutes les images en tête...trop bien :)

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September 13, 2006
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