Le réveil ne sonne pas ce matin. C’est le soleil qui entre directement dans la chambre, passant entre les toits et les cheminés qui le réveille. Il est étendu de tout son long sur son dos sur le grand lit, les bras en croix de chaque coté. Le drap blanc recouvre toutes ses jambes jusqu’au bas de son ventre.
Il ouvre les yeux, difficilement. Il regarde à droite et à gauche, se demandant presque où il est ; c’est à peine s’il reconnaît sa propre chambre. Le lit est vide à coté de lui. Sa femme n’est pas là, il ne sait pas où elle est. Il se souvient qu’elle n’était pas là hier soir, quand il s’est couché. C’est d’ailleurs la seule chose dont il se souvienne de ce qui s’est passé hier soir, Il reste étendu comme ça, sans bouger, sans savoir quoi faire, jusqu’à ce que le bruit de la ville ne vienne à ses oreilles. Les voitures qui passent dans la rue, les klaxons du carrefour tout proche, la ville l’appelle, lui fait mal. Il se lève difficilement, traînant les pieds ; chaque pas est lourd, chaque pas racle le sol et écorche ses oreilles.
Dans la cuisine, il commence machinalement à préparer un petit déjeuner. Le thé, les biscottes, tout est déjà vécu, la routine qui colle à la peau. Il commence à s’habituer aux bruits de la ville. Il commence à émerger. Il commence à se demander comment il est rentré, où il était hier. Le calendrier indique une date qui a 5 jours de retard, comme le hurle la radio qu’il a allumé sans le savoir. Ce qu’il a fait les jours précédents? Il ne sait pas. Un mur blanc entour son esprit. Le bruit de l’eau qui commence à bouillir fait revenir dans son esprit quelques flashs.
Flashs de lumière sur un fond sombre, noir et profond. La lumière est aveuglante. Elle fait mal. Bruits sourds, comme des grondements.
Il voit la voiture dans la cour de la maison à travers la fenêtre de la cuisine, mal garée, de travers. Il n’est pas assit, il reste debout, appuyé contre l’évier. Il dévisage cette voiture. Ce n’est pas sa voiture, c’est celle de sa femme. Lui a une voiture beaucoup plus petite que celle-ci, et sa femme la préfère en ville. Il se souvient de ça, au moins, pourquoi ce n’est pas sa voiture.
Il boit son thé lentement. Il a fini par s’asseoir. Il jette de temps en temps un regard presque furtif vers la voiture. Il se dit qu’elle doit savoir où ils sont allés, ce qu’il a fait durant ces quelques jours.
Pourtant quelque chose ne va pas.
Quelque chose lui manque. Il a cette impression, très forte qu’il a oublié quelque chose, et que ce quelque chose est là, tout près. Peut être dans la voiture. Il a cette envie irrésistible de savoir, de se lever et d’aller vérifier par lui-même. Une voiture rentre dans la cour à ce moment là. Sa femme rentre.
Le bruit du moteur le fait presque. Il se lève tout de suite, commence à ranger ce qui traîne, le peu qu’il a dérangé, précipitamment, maladroitement.
Sa femme rentre en trombe dans la maison, lance un « bonjour » dans l’entrée, le bonjour qui n’attend pas de réponse. Elle dit qu’elle est allée manger un morceau avec une amie et que c’est pour ça qu’elle rentre assez tard. Sans bouger, il regarde l’horloge de la cuisine et réalise qu’il est près de trois heures de l’après-midi. En se déplaçant dans la maison, elle lui lance un baiser furtif avant d’annoncer qu’il faut aller faire des courses, maintenant.
Elle le presse pour aller se préparer. Il monte à l’étage dans la salle de bain, suivi de près dans l’escalier par sa femme. Apres une toilette rapide, ils se retrouvent dehors, dans la voiture, celle qu’il a utilisé ce week-end. Sa femme s’est installé au volant. Elle met le moteur en marche et sort de la maison, mais remarque très vite en criant que le réservoir est quasiment vide. Elle lui demande immédiatement qu’est ce qu’il a bien pu faire ce week-end pour vider un réservoir qui était plein quand elle lui avait laissé à la fin de la semaine dernière. Il ne sait pas quoi répondre. Il est parti plusieurs jours, il ne sait plus vraiment lesquels, il ne sait plus où exactement. Il est encore à moitié endormi
Elle reprend la route et se dirige vers la station essence la plus proche. Pendant qu’elle fait le plein, il ne sort pas de la voiture. Il reste assis, il regarde droit devant lui, il essaye de se souvenir de ce qu’il a fait, d’où il est allé. Il croit entendre le début d’une musique, une mélodie, un morceau d’instrument, mais c’est indéchiffrable, loin.
Il sursaute. Sa femme ouvre la portière brusquement, elle a fini de payer. Elle démarre la voiture et se met à rouler en direction du supermarché. Ils ne disent rien pendant le reste du trajet, ni quand ils arrivent au supermarché. Elle conduit son caddy entre les rayons à une cadence folle. Il la suit tant bien que mal, il traîne un peu, se cogne aux gens qui commencent à grogner. Ils ne se disent rien en dehors des utilités d’usage. Après la caisse ils se retrouvent à nouveau dans la voiture. Elle conduit. Elle discute. Elle parle mais sans attendre de réponse. Il l’entend à peine.
Il s’est mis à pleuvoir. Quand la voiture s’arrête aux feus rouges, la pluie tambourine doucement contre les vitres et le toit de la voiture. Elle continue de parler. Il regarde par la fenêtre la pluie s’écouler le long de la rue, le long des trottoirs, les gens qui tentent de lui échapper. Sans qu’il s’en rende compte, ils arrivent chez eux. Elle coupe le moteur et se retourne vers lui pour le sortir de sa rêverie. C’est seulement là qu’elle la remarque.
La pierre.
Elle est là, à l’arrière de la voiture. Elle ne l’a pas remarqué pendant le trajet, elle est à l’arrière de la voiture, pas sur le siège mais par terre, derrière le siège passager qui a été avancé pour lui laisser de la place. Maintenant, elle prend tout le champ de vision. Impossible de regarder ailleurs. Elle ne peut pas regarder ailleurs. Elle ne peut pas penser à autre chose. Il la regarde pendant un moment avant de briser le silence, de plus en plus pesant à chaque seconde.
« Quoi ? »
Il sort de la voiture, machinalement et se met à vider le coffre, sans s’intéresser à ce que sa femme regarde. Elle reste dans la voiture, incapable de bouger. Elle le regarde faire les allers-retours entre le coffre et la maison. Quand il a fini, il vient simplement ouvrir sa portière et lui dit « tu viens ? »
Elle rentre dans la maison, toujours incapable de parler. Elle ne peut même pas poser ses clefs, retirer son manteau ou enlever ses chaussures. Il range toutes les courses puis commence à faire la cuisine.
Elle reprend ses esprits. Elle retire son manteau, ses chaussures et lance le tout dans le salon sans se soucier de leur point de chute. Elle rentre dans la cuisine et se plante en face de lui.
« Qu’est ce que c’est que ça ? »
« Quoi ? »
« Ça ! Dans la voiture. C’est quoi ? »
« Excuse-moi. »
Il la pousse sur le coté, passe et va chercher quelques épices, avec lesquelles il assaisonne ce qu’il est en train de cuire. Il ne la regarde pas. Elle fixe ses yeux dans les siens et se met presque à hurler.
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Tu te fous de moi ! Ce qui traîne à l’arrière de la voiture ! C’est quoi ce truc ! Comment tu l’as récupérée ? Qu’est ce que ça fous là ? »
« Ça te gène ? » Le ton de sa voix de change pas.
« Evidemment ça me gène ! Tu crois vraiment que je peux aller au boulot avec ça dans la voiture ? Et puis même ! C’est complètement absurde ! »
« Tu veux que je la sorte de la voiture, alors ? »
« Oui ! »
Elle hurle cette réponse. Il reste impassible, le regard fixé sur sa poêle. Elle passe dans le salon pour lire le courrier.
Il éteint le gaz de la cuisinière, sort assiettes verres et couverts, les dispose sur la table, met la poêle sur la table et sort de la cuisine en lui disant « c’est chaud, il faut manger tout de suite » sans même se retourner. Elle entend la porte de l’entrée s’ouvrir. Elle le voit ensuite à travers la fenêtre ouvrir la voiture et manipuler quelque chose de lourd. Elle sait ce que c’est mais elle ne veut pas l’imaginer. Il disparaît de son champ de vision quand il commence à contourner la maison. Quand il revient, elle est debout dans le salon, une lettre à la main. Avant de s’assoire et de commencer à se servir, il passe la tête par la porte du salon et lui demande : « Tu viens ? »innocemment. Elle ne bouge pas, ne dis rien. Elle le fixe avec un regard rempli d’interrogations. Elle ne comprend rien.
Les jours passent normalement. La vie quotidienne reprend le dessus. Ce qui s’est passé est oublié, noyé dans les événements sans importance, jusqu’à ce qu’un jour il se mette à pleuvoir.
Ce jour là il part travailler et rentre normalement. Il fait encore jour quand il rentre. Elle est déjà rentrée depuis un moment et est afférée dans la cuisine. Il rentre dans la maison sans lui dire bonjour. Elle ne lui dit rien non plus, reste le nez plongé dans ce qu’elle fait. Il monte à l’étage, se change et redescend aussitôt. Il ouvre la porte d’entrée et celle de la cave, sort dehors et revient immédiatement en la manipulant difficilement. Il la rentre à l’intérieur et la descend à la cave, non sans mal. Sa femme, inquiétée par le bruit, lui demande à travers les murs si tout va bien. Il répond oui aussitôt, pendant qu’il descend les marches.
Sa femme relève la tête, intriguée par le bruit des portes, des petits chocs sourds, de la respiration lourde d’efforts de son mari ; mais elle reste le nez dans ce qu’elle fait. Elle ne veut surtout pas voir ce qui se passe de l’autre coté du mur.
Le soir même, ils préparent le dîner, tous les deux. A un moment, elle dit avoir oublié une boite de conserve à la cave. Il répond instantanément qu’il va descendre, que ce n’est pas un problème. Il remonte dans la minute, la boite à la main. Le même épisode se répète dans la soirée pour d’autres petites choses.
Durant les jours qui suivent, il descend de plus en plus souvent à la cave. Il prend de plus en plus le moindre petit prétexte, quitte à parfois en inventer. Il reste en bas de plus en plus longtemps, pour des choses qui sont supposées rester rapides. Il commence à descendre la nuit, quand sa femme est couchée et qu’elle fait semblant de dormir.
En bas, il reste longtemps là, à la regarder. Parfois il est assis, en tailleur, sur un carton ou autre chose, quelques fois, il reste debout, appuyé au mur ou contre un meuble, quelques fois agenouillé devant elle. Il est quelques fois près, tout près d’elle, quelques fois à l’autre bout de la cave. Parfois il la fixe intensément, parfois il ne fait que regarder à coté. Parfois il a l’impression qu’elle lui parle, même s’il n’arrive pas à comprendre ce quelle lui dit. D’autres fois il semble voir un visage, un visage aux traits doux, un visage familier, un visage qui lui sourit même. Une fois il lui a semblé qu’elle l’a appelé. Lui, juste lui.
Au début, juste quand il commence à passer son temps dans la cave, sa femme fait mine de ne rien remarquer. Elle préfère ne rien voir, ne rien savoir. Mais au bout d’un moment, quand il commence à rester un peu plus longtemps, de plus en plus longtemps, elle l’appelle. Quand il finit par remonter, elle lui demande ce qu’il fabrique en bas, pourquoi ça lui prend autant de temps. Il ne répond pas. Il reprend ce qu’il faisant avant de descendre. Jusqu’à ce qu’elle décide de descendre et de voir par elle-même.
Un soir, elle décide de descendre. Elle le retrouve dans la cave, en pleine nuit, assit en tailleur en face d’elle, le menton sur les mains, les yeux fixés sur elle. Elle reste là, à l’observer, incapable de bouger, un peu terrorisée, craignant qu’il ne la remarque. Elle reste là un moment avant de remonter discrètement dans la chambre et de se remettre entre les draps. Il remonte un peu plus tard, en prenant le plus de précaution pour ne pas réveiller sa femme qui ne dort pas.
Le lendemain matin, elle se lève la première, assez tôt, et descend rapidement à la cuisine. Quand il descend à son tour, elle a un visage grave, alors qu’il a le même visage que chaque matin depuis un moment, plat et détendu, le visage de celui qui a mieux dormi que tout le monde. Pendant le petit déjeuner, elle le regarde un moment, puis fixe son bol de café à moitié vide. Il a mis un peu de musique. Il commence à bouger en rythme pendant qu’il se prépare la suite de son petit déjeuner. A un moment, elle décide de casser son silence.
« Qu’est ce que tu fais toutes les fois où tu descends à la cave ? »
Il ne répond pas. Il ne se retourne pas. Il continue de danser.
« Qu’est ce que tu fabriques toutes les fois où tu descends à la cave ? » Elle pose cette question avec un ton plus insistant, presque désespérée.
Il arrête de danser, même si la musique continue. Il se retourne et fait face à sa femme. Il la regarde dans les yeux avec le même regard qu’il a tout le temps depuis qu’il descend à la cave. Il ne peut rien dire. Elle continue de parler.
«Qu’est ce que tu fabriques toutes les fois où tu prends une mauvaise excuse, où tu descends pour un oui, pour un non, pour le moindre prétexte ? Tu y reste des heures en bas, à ne rien faire ! Tu restes en bas pour je ne sais quelle raison. Mais pourquoi ? Pourquoi tu me fais ça ? Qu’est ce que je t’ai fait ? Est-ce que tu te cache ? Est-ce que tu m’en veux pour quelque chose, un truc que j’ai fait, que tu veux me faire payer d’une manière ou d’une autre ? Parles-moi ! Dis-moi quelque chose ! Dis moi ce que tu veux, juste ce que tu fais, pourquoi tu le fais ! Mais ne me laisse pas comme ça, en dehors, comme si je n’existais plus, comme si je n’avais jamais existé pour toi ! Parles moi, bordel ! »
Pendant qu’elle parle, les larmes lui montent lentement aux yeux. Elles coulent doucement le long de ses joues. Pendant qu’elle parle, elle reste assise, les deux pieds posés fermement au sol, les mains posées sur la table. Elle est prête à bondir de son siège s’il le faut
Il ne dit rien. Il ne peut rien dire, il n’a rien à dire. Il sort de la cuisine et descend à la cave. Il remonte aussitôt, la tenant dans ses bras. Il la pose dans l’entrée, déplace quelques affaires dans le salon et la pose au milieu du vide qu’il a créé.
Elle s’est levée de son siège pour regarder ce qu’il fait. Pendant qu’il s’affaire, elle reste dans l’embrasure de la porte de la cuisine. Elle est effarée. Quand il la pose au milieu du salon, elle monte immédiatement dans la chambre pour se changer. Quand elle redescend, il est debout dans le salon, une tasse de thé à la main, debout contre le meuble de la hi fi. Elle prend son manteau et son sac, met rapidement ses chaussures et sort de la maison en claquant violemment la porte. Il reste dans la maison, il n’essaye même pas de la retenir. Il ne regarde pas dehors quand il entend la voiture démarrer.
Le temps a un peu passé. Il fait un grand beau temps. La lumière ne filtre qu’à peine à travers les volets fermés. Dans la maison il fait sombre, très sombre.
Dans la maison rien n’est rangé. Tout est accumulé en piles dans toutes les pièces : les ordures, les vêtements, les courses, les livres.
Il ne sort quasiment plus de chez lui. Il ne se rase plus, ne se coiffe plus, se lave à peine. La crasse qui s’accumule sur ses vêtements les rend durs. Une mauvaise odeur s’est installé dans toutes les pièces de la maison.
Il est assit dans son salon, en tailleur, à même le sol, le menton posé sur ses deux poings. En face de lui, elle est là, à la même place que quand il l’a remontée de la cave. Il n’a pas osé la toucher. Il reste juste là, assit, à la regarder toute la journée. Malgré la lumière qui filtre à peine jusqu’à elle, il a l’impression qu’elle rayonne, qu’elle l’éclaire, qu’elle éclaire toute la pièce. Il n’y a plus rien d’autre dans sa vie qu’elle.
Dehors, on entend les enfants du quartier qui jouent en riant.
















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